Il y a des cérémonies dont on ressort avec le sentiment d’avoir pendant un instant retrouvé quelque chose de celui ou celle qui vient de partir: une manière de rire, une expression, une musique, une valeur, une histoire que tout le monde connaissait ou, au contraire, un détail que presque personne ne savait. Et puis il y a des cérémonies où tout est là (les fleurs, les textes, les musiques, les témoignages) et où pourtant quelque chose semble manquer…Non parce qu’elles auraient été « ratées » mais peut-être parce qu’une vie ne se raconte pas en additionnant des souvenirs.
Alors comment construire une cérémonie d’adieu qui ressemble vraiment à la personne que nous sommes en train de quitter ?
Cette question ne m’est pas venue uniquement de ma pratique professionnelle.
Depuis près de vingt ans, mon travail de psychothérapeute conjugale et familiale m’amène à accompagner ce que la maladie, la mort et le deuil viennent bouleverser chez une personne, mais aussi dans les liens qui l’entourent car une mort ne crée pas seulement une absence.
Elle peut déplacer les places dans une famille, réveiller d’anciennes blessures, faire surgir des paroles restées en suspens, des culpabilités, des injustices ou des loyautés dont nous n’avions parfois même pas conscience.
Et certains deuils peuvent être rendus plus difficiles encore lorsque les circonstances de la mort ont été brutales, traumatiques ou particulièrement éprouvantes. Puis j’ai accompagné ma propre mère dans sa fin de vie…
Ce que j’avais si souvent approché professionnellement est alors devenu une expérience intime.
J’ai éprouvé de l’intérieur combien lorsque la mort approche puis lorsqu’elle survient, les mots comptent mais aussi les silences, la musique, les gestes, les objets, les présences et combien la manière dont nous construisons l’adieu peut elle aussi avoir son importance.
Une autre question s’est alors imposée à moi: comment faire de cet ultime moment collectif autre chose qu’une succession de textes, de musiques et de témoignages ? comment trouver ce fil qui permettra, l’espace d’un moment, de faire entendre quelque chose d’une vie, d’une personnalité et des liens qu’elle laisse derrière elle ?
Les jours qui suivent un décès obligent souvent à prendre beaucoup de décisions en très peu de temps. Il faut prévenir, organiser, choisir, répondre à des questions pratiques alors même que l’on commence à peine à réaliser ce qui vient d’arriver.
Et lorsqu’il est question de la cérémonie, les premières interrogations arrivent rapidement: qui va parler ? quelle musique choisir ? quel texte lire ? faut-il projeter des photos ? qui souhaite participer ?, etc. Toutes ces questions ont leur importance mais j’aime en poser une avant les autres: qui était cette personne ? et surtout: qui était-elle pour vous ? Pas seulement son métier, les grandes dates de sa vie ou la liste de ses qualités….
Comment entrait-elle dans une pièce ? Qu’est-ce qui la faisait rire ? Qu’est-ce qui l’agaçait ? Quelle phrase répétait-elle tout le temps ? Qu’aimait-elle faire ? Qu’est-ce qu’elle refusait obstinément ? Quelle place occupait-elle dans la famille ? Qu’a-t-elle transmis parfois sans même le savoir ?
Une chanson écoutée cent fois, une recette, une expression, un vêtement, une habitude, un objet posé depuis toujours au même endroit peuvent parfois raconter quelqu’un avec davantage de justesse qu’un long discours…ce sont souvent ces presque riens qui font revenir une présence.
Une vie entière ne tient pas dans une cérémonie. Vouloir tout raconter risque même parfois de diluer ce que l’on souhaitait transmettre. Lorsque les proches commencent à raconter la personne disparue, quelque chose finit souvent par apparaître: un mot revient, une valeur, une image, une manière d’être au monde, parfois même une contradiction car celui ou celle que nous aimions n’était pas seulement généreux, courageux, drôle ou attentif. On peut avoir été généreux et terriblement têtu, drôle et inquiet, indépendant et profondément attaché aux siens.
Une cérémonie n’a pas besoin de transformer celui qui est mort en personnage idéal; elle peut aussi lui laisser son humanité, ses nuances, ses aspérités. Peu à peu peut alors apparaître un fil, un fil qui n’a pas nécessairement besoin d’être nommé ou expliqué mais qui peut traverser toute la cérémonie et lui donner sa cohérence. Les textes, les témoignages, les musiques, les images, les gestes et les silences ne sont alors plus une succession d’éléments: ils racontent ensemble quelque chose de cette vie.
Faire une place à chacun ne signifie pas faire parler tout le monde
Un conjoint ne perd pas la même personne qu’un enfant, un frère ou une sœur ne porte pas les mêmes souvenirs qu’un ami et deux enfants d’une même famille peuvent eux-mêmes avoir connu des facettes très différentes de leur parent. Il n’existe donc pas nécessairement une seule histoire de la personne disparue, il y en a plusieurs. Une cérémonie peut permettre à ces regards de coexister sans chercher à les rendre identiques mais faire une place à chacun ne signifie pas que chacun doive prendre la parole.
Certaines personnes souhaiteront lire un texte, d’autres choisiront une musique. Un enfant pourra déposer un dessin, quelqu’un apportera un objet, une autre personne préférera simplement être présente et parfois, l’émotion est trop forte pour pouvoir parler devant une assemblée.
Avoir une place ne signifie pas nécessairement avoir quelque chose à dire publiquement et respecter cela fait aussi partie de l’adieu.
Et lorsqu’une famille n’a pas été simple ?
La mort n’efface pas magiquement ce qui a précédé. Toutes les familles ne se quittent pas réconciliées. Toutes les relations n’ont pas été paisibles. On peut aimer quelqu’un et lui en vouloir, on peut perdre un parent dont on était éloigné, on peut éprouver un immense chagrin et ressentir aussi du soulagement, on peut se retrouver autour d’un cercueil avec des personnes auxquelles on ne parle plus depuis des années.
Il me semble important qu’une cérémonie puisse accueillir cette complexité sans devenir pour autant le lieu où l’on règle les conflits familiaux.
Une cérémonie d’adieu n’est pas un espace thérapeutique mais elle peut être pensée avec suffisamment de délicatesse pour respecter les différentes places, les sensibilités et parfois les distances. Il ne s’agit pas de fabriquer une unité qui n’existe pas; parfois la justesse consiste aussi à ne pas tout dire.
Quand un geste raconte quelque chose de la personne
Dans une cérémonie d’adieu, il n’est pas toujours nécessaire d’ajouter des mots; un geste peut parfois raconter davantage.
Déposer une fleur, allumer une bougie, faire circuler un objet qui appartenait à la personne, écrire quelques mots, écouter ensemble une musique, inviter les petits-enfants à déposer un dessin, emporter quelque chose ou au contraire laisser quelque chose partir…
Ce qui importe n’est pas tant le geste lui-même que le sens qu’il prend dans cette histoire-là. Un même geste n’aura pas la même signification d’une famille à l’autre. C’est aussi pourquoi je me méfie des rites « prêts à l’emploi ».
Un rite devient vivant lorsqu’il naît de quelque chose qui appartient à la personne disparue, à ses proches ou à leur histoire commune.
Parfois, ce geste apparaît presque spontanément au fil des échanges: une habitude racontée par un enfant, un objet aperçu dans la maison, une expression que tout le monde reconnaît, une passion, une façon particulière de prendre soin des autres.
Il peut alors devenir l’un des fils de la cérémonie. Il ne s’agit pas de chercher l’originalité à tout prix, ni de fabriquer de l’émotion.
Le geste le plus simple peut devenir profondément juste lorsqu’il raconte quelque chose que les personnes présentes reconnaissent et peut-être est-ce aussi cela ritualiser un adieu: donner une forme visible à quelque chose qui jusque-là appartenait au lien…
La musique ne sert pas seulement à remplir les silences
La musique possède cette capacité étonnante de nous ramener presque instantanément à quelqu’un. Quelques notes et une cuisine réapparaît; une voiture, des vacances, une danse, une voix qui chantait faux…
C’est pourquoi la musique d’une cérémonie ne devrait pas nécessairement être choisie parce qu’elle est « belle », triste ou solennelle.
Quelle musique aimait cette personne ? Qu’écoutait-on avec elle ? Quelle chanson raconte quelque chose de son histoire ? Et parfois la musique la plus juste sera joyeuse, populaire, surprenante ou même drôle.
Pourquoi faudrait-il que tout ce qui entoure la mort devienne soudain grave et solennel si la personne que nous quittons ne l’était pas ?
Un adieu peut contenir des larmes et des sourires…l’un n’enlève rien à l’autre.
Et les silences ?
Nous avons parfois peur du silence, surtout lorsque l’émotion est forte alors nous le remplissons; un texte après l’autre, une musique après l’autre, une parole après l’autre. Pourtant, une cérémonie a aussi besoin de respirer…Quelques secondes peuvent permettre de regarder une photo, de poser une main sur une épaule, de laisser revenir un souvenir ou simplement de prendre conscience de ce qui est en train de se vivre. Le silence n’est pas nécessairement un vide dans une cérémonie, il peut en être l’un des moments les plus habités.
Une cérémonie n’est pas une représentation
Il n’y a rien à réussir. Les personnes qui parlent peuvent trembler, une voix peut se briser, quelqu’un peut rire au milieu d’un souvenir et s’en étonner lui-même, un enfant peut bouger, un silence peut durer un peu plus longtemps que prévu…Tout n’a pas besoin d’être parfaitement maîtrisé, la justesse n’est pas la perfection.
Une cérémonie extrêmement simple peut être profondément bouleversante lorsqu’elle ressemble à celui ou celle que l’on accompagne.
Peut-être est-ce cela qui compte : pouvoir se dire, en repartant: « Oui, c’était lui», « Oui, c’était elle ».
Que voulons-nous emporter avec nous ?
Cette question est peut-être l’une des plus importantes. Nous arrivons à une cérémonie parce que quelqu’un est mort, nous en repartons avec son absence mais nous ne repartons pas nécessairement les mains vides. Une phrase, une valeur, une histoire, une façon d’aimer, un rire, une recette, une exigence, un geste que nous reproduisons déjà sans nous en rendre compte…Quelque chose peut continuer son chemin à travers ceux qui restent.
Une cérémonie ne ferme donc pas nécessairement une histoire, elle peut marquer ce passage étrange où il va falloir apprendre à vivre autrement la relation avec celui ou celle qui n’est plus là.
Être accompagné pour construire l’adieu
Lorsque l’on vient de perdre quelqu’un, il peut être difficile de prendre suffisamment de recul pour penser une cérémonie tout en traversant soi-même le choc, le chagrin et les nombreuses démarches qui entourent un décès.
C’est aussi ce cheminement qui m’amène aujourd’hui à ouvrir un nouvel espace dans ma pratique professionnelle: l’accompagnement à la préparation et à la conduite de cérémonies d’adieu en tant que maîtresse de cérémonie funéraire dans un cadre distinct de mon activité psychothérapeutique.
L’accompagnement que je souhaite proposer commence bien avant le jour de la cérémonie.
Il s’agit d’abord de prendre le temps de rencontrer les proches et de les écouter raconter. Non seulement ce qu’ils savent de la personne disparue mais surtout ce qu’ils ont vécu avec elle.
De ces échanges peut peu à peu émerger ce qui constituera le fil de l’adieu: ce que les proches souhaitent raconter, transmettre, faire entendre ou simplement laisser exister et à partir de ce fil peuvent alors être pensés la place de chacun, les prises de parole, les textes, les musiques, les silences et les gestes symboliques.
C’est cette manière d’accompagner que je souhaite aujourd’hui mettre au service des familles qui désirent construire une cérémonie singulière, profondément liée à la personne qu’elles viennent de perdre.
Lorsque la famille me confie également la conduite de la cérémonie, celle-ci est préparée en lien avec les pompes funèbres et selon les circonstances avec les autres professionnels ou intervenants concernés, chacun dans son rôle.
Il ne s’agit pas de prendre la place des proches mais au contraire de penser un cadre dans lequel chacun puisse trouver la sienne car avant de construire une cérémonie, il faut peut-être commencer par quelque chose de très simple: prendre le temps d’entendre qui nous sommes en train de quitter.
Pour en savoir plus sur mon accompagnement de la fin de vie, du deuil et des cérémonies d’adieu.