Il arrive qu’aller mieux ne fasse pas plaisir à tout le monde; la phrase peut surprendre.
Nous aimons imaginer que lorsqu’une personne commence à se sentir mieux, à prendre davantage soin d’elle, à poser ses limites ou à faire des choix plus justes pour elle-même, son entourage ne peut que s’en réjouir, et pourtant…
Il arrive qu’une personne arrive en thérapie épuisée de tout porter. Peu à peu, elle commence à dire non, à ne plus répondre immédiatement à toutes les demandes, à ne plus être systématiquement celle qui apaise les conflits, organise les rencontres, prend des nouvelles ou trouve des solutions. Et un jour, quelqu’un lui dit: « Tu as changé».
La phrase n’est pas toujours un compliment, elle peut contenir du reproche, de l’inquiétude, parfois même de la colère.
Car lorsque nous changeons, nous ne modifions pas seulement quelque chose en nous, nous déplaçons aussi quelque chose dans nos relations.
Dans une famille, un couple ou une fratrie, chacun finit par occuper une certaine place.
Il y a celui qui rassure, celle qui prend soin de tout le monde, celui qui ne demande jamais rien, celle que l’on appelle lorsqu’il faut régler un problème, le frère fragile que l’on protège, la sœur solide dont on suppose qu’elle s’en sortira toujours, le conjoint qui cède pour éviter les conflits, l’enfant devenu adulte qui continue à se sentir responsable du bonheur de ses parents, etc.
Ces places ne nous ont pas nécessairement été attribuées consciemment; elles se construisent au fil de l’histoire, des événements traversés, des besoins de chacun et des équilibres qui permettent à une famille ou à un couple de tenir. Et parfois, nous sommes devenus très compétents à cette place.
L’enfant qui a appris à sentir l’humeur des autres peut devenir un adulte particulièrement attentif, celui qui a dû se débrouiller très tôt peut développer une formidable autonomie, celle qui a maintenu les liens dans une famille traversée par les conflits peut devenir celle autour de qui tout le monde continue à se retrouver.
C’est pourquoi il serait trop simple de considérer ces places uniquement comme des prisons. Elles ont souvent été aussi des manières d’aimer, d’appartenir, de protéger et parfois de survivre.

Mais avec le temps, ce qui nous a permis de tenir peut finir par nous coûter.
La personne toujours disponible voudrait pouvoir dire: « Pas cette fois», celle qui apaise tous les conflits ne veut plus être l’intermédiaire entre deux membres de sa famille, le conjoint qui s’est longtemps adapté commence à exprimer ses propres besoins, la sœur « forte » aimerait pouvoir elle aussi être soutenue, celui qui prend toujours des nouvelles se demande ce qui se passerait si pour une fois il cessait d’être celui qui maintient le lien…et c’est souvent à cet endroit que quelque chose se passe.
Les relations autour de nous réagissent. Pas nécessairement parce que les autres sont malveillants ou veulent nous empêcher d’aller mieux mais parce qu’un équilibre auquel chacun s’était adapté est en train de bouger.
Si celle qui organisait tout cesse de le faire, quelqu’un devra peut-être prendre le relais. Si celui qui disait toujours oui commence à dire non, l’autre devra composer avec une limite qui n’existait pas auparavant. Si l’enfant adulte cesse d’être le confident de son parent, celui-ci devra peut-être trouver ailleurs ce qu’il venait chercher dans cette relation.
Lorsqu’une personne change de place, elle oblige parfois sans le vouloir, les autres à reconsidérer la leur. C’est peut-être pour cela que la petite phrase « Tu as changé » mérite parfois que l’on s’y arrête.
« Tu as changé depuis que tu vas voir ta psy»
« Avant, tu n’étais pas comme ça»
« Maintenant, on ne peut plus rien te demander»
« Tu ne penses plus qu’à toi»
Ces phrases peuvent être douloureuses précisément parce qu’elles touchent à quelque chose de très profond: notre besoin d’appartenir.
Si je ne suis plus celui ou celle que j’ai toujours été pour les autres, aurai-je encore ma place parmi eux ?
C’est là que la question des limites devient beaucoup plus complexe que le simple fait d’apprendre à dire non.
Beaucoup de personnes savent parfaitement qu’elles devraient poser une limite, elles savent qu’elles sont épuisées, qu’elles donnent trop, qu’elles acceptent des choses qui ne leur conviennent plus. Ce qui les retient n’est pas toujours l’incapacité de dire non, c’est parfois ce que ce non semble raconter d’elles:
« Si je refuse, je suis égoïste»
« Si je ne l’aide pas, je l’abandonne»
« Après tout ce qu’ils ont fait pour moi, je leur dois bien cela»
« Chez nous, on ne laisse pas tomber les siens»
« Si je ne m’en occupe pas, qui le fera ? »
Nous touchons alors à quelque chose de l’ordre de la loyauté.
Nous ne naissons pas seuls; nous appartenons à des histoires, à des familles, à des relations dans lesquelles nous avons reçu et donné.
Nous avons reçu de l’attention, de la protection, une éducation, des valeurs, des gestes de tendresse, des sacrifices parfois.
Nous avons aussi pu recevoir des attentes, des silences, des blessures ou des responsabilités qui ne correspondaient pas toujours à notre âge ou à notre place…Et tout cela laisse des traces dans notre manière d’être en relation.
Il existe parfois en nous une sorte de comptabilité invisible qui ne s’exprime jamais en chiffres mais que certaines phrases révèlent très bien :
« Ma mère s’est tellement sacrifiée pour moi… »
« Mon frère a toujours eu plus besoin de mes parents que moi»
« Mon père a travaillé toute sa vie pour nous»
« Elle était là quand j’allais mal»
Ces histoires comptent. Elles méritent d’être reconnues…Et c’est précisément pour cette raison que devenir davantage soi-même ne consiste pas simplement à décider que nous ne devons rien à personne.
Nous sommes des êtres de relation, notre autonomie ne se construit pas en dehors des liens mais à l’intérieur d’eux.
C’est aussi ce qui permet de comprendre pourquoi la culpabilité apparaît si souvent lorsque nous essayons de changer de place.
Nous pouvons facilement interpréter cette culpabilité comme la preuve que nous faisons quelque chose de mal: « Si je me sens aussi coupable de lui dire non, c’est probablement que je suis injuste avec lui».
Mais la culpabilité ne signifie pas toujours que nous sommes en train de faire du mal à quelqu’un, elle peut aussi apparaître lorsque nous transgressons une ancienne règle relationnelle:
Je dois être disponible.
«Je ne dois pas décevoir»
«Je dois protéger»
«Je ne dois pas faire de vagues»
«Je dois être forte»
«Je dois maintenir la famille ensemble»
Sortir de cette règle peut provoquer un profond inconfort même lorsqu’elle ne nous permet plus de vivre correctement.
Une autre question devient alors possible: suis-je réellement en train d’être injuste envers l’autre ou suis-je simplement en train de ne plus accepter une place qui me coûte trop ?
La nuance est importante parce qu’entre tout accepter et rompre, il existe un immense territoire relationnel.
Nous entendons beaucoup parler aujourd’hui de relations « toxiques », de personnes dont il faudrait se protéger, de liens qu’il faudrait couper pour se préserver. Il existe évidemment des situations dans lesquelles la distance ou la rupture sont nécessaires, notamment lorsqu’une relation est violente, destructrice ou dangereuse mais toutes les difficultés relationnelles ne se résolvent pas nécessairement par la coupure.
Entre rester exactement à la même place et quitter la relation, il y a la possibilité de se repositionner: de parler, de négocier, de poser une limite, de reconnaître ce que nous avons reçu sans accepter pour autant tout ce qui nous est demandé.
Et il y a aussi quelque chose de particulièrement difficile: accepter que l’autre puisse être déçu par notre changement.
Changer de place ne garantit pas que nos relations deviendront immédiatement plus harmonieuses.
Nous pouvons modifier notre manière d’être avec les autres mais nous ne pouvons pas les obliger à modifier la leur.
Une personne peut commencer à poser des limites et constater que sa famille continue à les contester, elle peut cesser de jouer les médiateurs et voir les conflits réapparaître, elle peut exprimer un besoin nouveau et découvrir que son conjoint n’est pas prêt à l’entendre.
Parfois même, les relations deviennent momentanément plus inconfortables. L’ancien équilibre ne fonctionne plus et le nouveau n’existe pas encore; il y a un entre-deux et cet entre-deux peut demander du temps.
C’est peut-être à cet endroit qu’une autre question devient intéressante: qu’est-ce qui serait juste pour moi sans devenir injuste pour l’autre ?
Cette question est différente de « qu’est-ce que j’ai envie de faire ? » mais elle est tout aussi différente de « qu’est-ce que les autres attendent de moi ? »…Elle nous invite à tenir ensemble plusieurs réalités: ce que nous avons reçu, ce que nous avons donné, ce qui nous a manqué, ce que l’autre nous a apporté, ce que nous pouvons encore offrir et ce que nous ne pouvons plus porter.
Il ne s’agit pas de faire les comptes pour déterminer qui aurait raison ou tort.
Il s’agit plutôt de reconnaître que chacun a besoin de pouvoir exister dans la relation sans que l’un doive disparaître pour que l’autre puisse y trouver sa place.
Peut-être confondons-nous parfois fidélité et immobilité…Comme si aimer nos parents signifiait continuer à être l’enfant qu’ils ont connu, comme si aimer notre conjoint signifiait ne jamais remettre en question l’équilibre construit au fil des années, comme si appartenir à une famille signifiait continuer éternellement à remplir la fonction que nous y avons occupée. Mais une relation vivante doit aussi pouvoir supporter que ceux qui la composent évoluent.
Nous pouvons reconnaître ce que nous avons reçu sans être condamnés à le rembourser toute notre vie.
Nous pouvons aimer quelqu’un et lui dire non, être reconnaissant et poser une limite, comprendre l’histoire de l’autre sans tout excuser, prendre soin d’un lien sans être seul à le porter et parfois accepter que notre changement dérange.
Le travail thérapeutique ne consiste alors pas nécessairement à devenir quelqu’un d’autre. Il permet parfois quelque chose de beaucoup plus discret: regarder la place que nous avons occupée, comprendre pourquoi nous l’avons prise, reconnaître ce qu’elle nous a apporté et ce qu’elle nous coûte aujourd’hui. Puis se demander: est-ce encore là que je veux vivre mes relations ?
Il ne s’agit pas de renier notre histoire, ni de nous débarrasser de ceux auxquels nous sommes liés. Il s’agit parfois de trouver une autre manière de leur être fidèle car changer de place n’est pas nécessairement trahir ceux que nous aimons…C’est parfois chercher une manière plus juste de continuer à les aimer sans nous abandonner nous-mêmes.
Lorsque ces questions deviennent source de souffrance ou semblent se répéter dans nos relations, elles peuvent aussi être explorées dans le cadre d’un accompagnement thérapeutique.
→ En savoir plus sur mon approche thérapeutique