Faut-il vivre ensemble pour faire couple ?
La question peut sembler presque banale. Pourtant, derrière elle se cachent parfois des conceptions profondément différentes de ce que signifie aimer, s’engager et construire une vie à deux.
Imaginons deux partenaires…Ils s’aiment, ils partagent du temps, des projets, des amis, des vacances, des habitudes. Ils se soutiennent dans les moments difficiles et se réjouissent des bonheurs de l’autre et pourtant, un désaccord revient…
L’un souhaite vivre ensemble; pour lui, la cohabitation représente une étape naturelle de la relation. Il ne s’agit pas simplement de partager un toit mais de créer un espace commun, de rentrer « chez nous », de traverser ensemble les petits riens du quotidien.
L’autre aime profondément son partenaire mais ne souhaite pas cohabiter. Il apprécie leur relation telle qu’elle existe. Il a besoin de conserver son espace, ses habitudes, peut-être une certaine solitude; à ses yeux avoir deux maisons ne signifie ni aimer moins, ni être moins engagé.
Alors, lequel des deux fait réellement couple ? Probablement les deux et c’est précisément là que les choses deviennent intéressantes…
Nous n’avons pas tous appris la même définition du couple. Nous arrivons rarement dans une relation avec une page blanche; nous avons observé nos parents, parfois nos grands-parents. Nous avons connu des relations précédentes, nous avons vécu des séparations, des abandons, des rapprochements, des conflits. Nous avons appris ce qui pour nous signifie être aimé, choisi, respecté ou libre.
Peu à peu, souvent sans même nous en rendre compte, nous avons construit une représentation du couple.
Pour l’un: « Construire ensemble, c’est partager une vie quotidienne »
Pour l’autre : « Construire ensemble, c’est continuer à se choisir tout en conservant chacun son espace »
Le problème commence lorsque nous ne voyons plus ces représentations comme des représentations mais comme des évidences.
« Si tu m’aimais vraiment, tu voudrais vivre avec moi »
« Si tu m’aimais vraiment, tu comprendrais que j’ai besoin de mon espace »
A cet instant, le désaccord sur la cohabitation risque de devenir autre chose: une mesure de l’amour et c’est souvent là que le dialogue se referme. Derrière ce que nous demandons se cache parfois autre chose: lorsque quelqu’un dit: « J’ai besoin que nous vivions ensemble », la cohabitation est-elle réellement le besoin ? ou est-elle une manière imaginée de répondre à quelque chose de plus profond ?
Peut-être: « J’ai besoin de sentir que tu me choisis », « J’ai besoin de savoir que notre relation avance », « J’ai besoin d’avoir une place clairement identifiable dans ta vie », « J’ai besoin de sentir que nous construisons quelque chose qui nous appartient », « J’ai besoin de sécurité »,…
Et lorsque l’autre répond +:« Je ne veux pas vivre ensemble » que protège-t-il derrière cette position ?
Peut-être: « J’ai besoin de conserver un endroit qui m’appartient », « J’ai besoin de solitude pour me retrouver », « J’ai peur que le quotidien abîme quelque chose entre nous », « J’ai déjà vécu une relation dans laquelle je me suis perdu », « J’ai besoin de sentir que je peux être en couple sans renoncer à une partie de moi »…
C’est une distinction essentielle: notre besoin et la solution que nous avons imaginée pour y répondre ne sont pas toujours la même chose. Et tant que chacun défend sa solution, le couple peut rester coincé dans un face-à-face :vivre ensemble ou ne pas vivre ensemble. Alors qu’en dessous se déroule peut-être une conversation beaucoup plus importante: « De quoi as-tu besoin pour te sentir suffisamment en sécurité avec moi ? » et « de quoi ai-je besoin pour rester suffisamment moi-même avec toi ? »
Le couple ne se résume ni à « toi » ni à « moi »…Il existe dans une relation quelque chose d’étrange et de précieux: il y a moi, il y a toi et puis il y a nous.
Ce « nous » n’est pas simplement l’addition de deux personnes, c’est un espace relationnel que le couple crée et nourrit au fil du temps. Il se construit dans les décisions prises ensemble, les habitudes inventées à deux, les compromis, les projets, les gestes minuscules, les souvenirs, les façons de prendre soin l’un de l’autre.
Mais construire un « nous » ne devrait idéalement exiger ni la disparition du « je », ni celle du « tu ».
Et c’est probablement l’un des équilibres les plus délicats du couple.
Comment appartenir sans se perdre ?
Comment rester libre sans laisser l’autre seul ?
Comment construire ensemble sans demander à l’autre de devenir celui ou celle dont nous avons besoin pour nous rassurer ?
Il n’existe évidemment pas une seule bonne réponse. Certains couples vivent heureux sous le même toit pendant cinquante ans, d’autres choisissent de garder deux logements, certains dorment dans des chambres séparées, certains travaillent ensemble, d’autres ont besoin d’univers professionnels et amicaux très distincts.
La forme extérieure ne nous dit finalement pas grand-chose de la qualité du lien mais tout n’est pas négociable pour autant
Comprendre ce qui se cache derrière les besoins de chacun ne signifie pas que tous les désaccords peuvent être résolus. C’est important, nous entendons souvent que le couple serait l’art du compromis…Oui… mais pas à n’importe quel prix.
Il existe parfois des aspirations qui touchent à quelque chose de tellement essentiel pour une personne qu’y renoncer provoquerait, à terme, de la frustration, du ressentiment ou le sentiment de ne plus vivre la vie qu’elle souhaite.
Pour quelqu’un, partager un foyer peut réellement constituer une dimension fondamentale de son projet amoureux.
Pour l’autre, conserver un espace personnel peut être tout aussi essentiel.
La question n’est alors plus seulement: « Qui doit faire un effort ? » mais peut-être :
« Pouvons-nous construire une forme de couple dans laquelle aucun de nous ne devra durablement se trahir ? » car faire couple ne signifie pas nécessairement obtenir de l’autre qu’il adopte notre définition du couple.
Cela signifie aussi pouvoir regarder lucidement nos différences et nous demander si elles peuvent cohabiter.
La sécurité affective ne se trouve pas uniquement dans un toit commun. Il serait tentant de penser que celui qui souhaite cohabiter recherche la sécurité et que celui qui préfère vivre séparément recherche la liberté…la réalité est souvent plus complexe.
On peut vivre sous le même toit et se sentir profondément seul, on peut avoir deux adresses et se sentir profondément engagé.
La sécurité affective se construit aussi dans la prévisibilité du lien: savoir que l’autre répond présent, pouvoir compter sur sa parole, sentir que nos besoins ont une place, pouvoir exprimer une vulnérabilité sans craindre qu’elle soit utilisée contre nous.
Elle se construit dans cette expérience répétée: « Je peux compter sur toi sans avoir besoin de te posséder ».
Et l’autonomie ne signifie pas davantage l’absence d’engagement.
Pouvoir être soi dans une relation, conserver des espaces personnels, des amitiés, des activités, des pensées différentes peut au contraire permettre au couple de respirer.
La difficulté apparaît lorsque la liberté de l’un produit continuellement de l’insécurité chez l’autre ou lorsque le besoin de sécurité de l’un devient progressivement une restriction de la liberté de l’autre.
C’est souvent cette frontière qu’il faut parvenir à regarder ensemble.
Peut-être faudrait-il parfois changer la question…lorsque deux partenaires arrivent avec des positions opposées, ils cherchent souvent spontanément une réponse: qui va céder ?
Et si nous remplacions cette question par d’autres?
Qu’est-ce que vivre ensemble représenterait pour toi ? Qu’est-ce que tu crains de perdre si nous ne vivons jamais ensemble ? Qu’est-ce que tu crains de perdre si nous vivons ensemble ? A quel moment te sens-tu réellement choisi par moi ? A quel moment te sens-tu libre avec moi ? Qu’est-ce qui pour toi transforme deux personnes qui s’aiment en un véritable couple ? Et surtout: à quoi reconnaissons-nous, toi et moi, que nous sommes en train de construire quelque chose ensemble ?
Ces questions ne donnent pas immédiatement une solution mais elles permettent souvent de quitter le terrain de la négociation pour entrer dans celui de la compréhension.
Faire couple, c’est peut-être inventer…nous héritons tous de modèles: le couple de nos parents, celui que nous aurions voulu qu’ils aient, celui que nous nous étions promis de ne jamais reproduire, celui que la société nous présente encore: rencontre, amour, cohabitation, engagement, maison commune…mais un couple adulte doit parfois accomplir un travail beaucoup plus difficile: inventer sa propre forme.
Une forme suffisamment commune pour créer de l’appartenance et suffisamment souple pour que chacun puisse continuer à exister.
Il n’existe peut-être pas de définition universelle de ce qui fait le « nous » mais il existe une question que chaque couple finit probablement par rencontrer: quelle place sommes-nous prêts à faire à l’autre dans notre vie… sans lui demander de disparaître dans la nôtre ? et peut-être est-ce là que commence véritablement la construction d’un couple: non pas lorsque deux personnes veulent exactement la même chose mais lorsqu’elles deviennent capables de regarder ensemble ce que leurs différences racontent de leurs besoins, de leurs peurs, de leur histoire et de leur manière d’aimer.
Kate Rizzi