Depuis l’annonce de la mort de Brigitte Bardot, soit hier, je suis stupéfaite par ce qui se « déverse » sur les réseaux sociaux.
Il y a des hommages, oui mais aussi une quantité de paroles violentes parfois terriblement glaçantes.
Comme si la mort autorisait tout ou comme si elle obligeait à trancher.
Ce qui me trouble c’est la rapidité avec laquelle l’être « humain » disparaît derrière le « verdict ».
On condamne. On idéalise. On tranche.
Que dit cette précipitation de nous ? de notre rapport à l’Autre ? de notre rapport à la mort et peut-être de notre difficulté à supporter ce qui dérange…
La mort d’une personnalité publique n’est plus seulement un événement intime ou collectif. Elle devient un fait public commenté, exposé, partagé, analysé…
Mais que faisons-nous de cet Autre lorsque sa mort devient à ce point l’objet de parole publique ? car la mort impose qu’on le veuille ou non un silence très particulier.
La personne décédée n’est plus là pour répondre, nuancer, se défendre, évoluer…ni même pour choisir de se taire. Ce silence est définitif. Et pourtant ce silence semble aujourd’hui presque impossible à habiter.
Peut-être faut-il distinguer ici se taire de faire silence…en effet se taire peut être perçu comme une absence, un retrait voire une démission. Faire silence au contraire suppose une présence. C’est accepter un temps d’arrêt. Un temps accordé à ce qui vient d’avoir lieu avant de le transformer en parole, en jugement, en récit…
Dans le travail du deuil (de latin “dolere” la douleur), le silence n’est pas un vide. Il est un espace psychique actif, un temps de suspension nécessaire pour que la perte puisse s’inscrire. Un temps où quelque chose se dépose avant de pouvoir être pensé, symbolisé, transmis.
Et ce silence-là n’efface pas l’émotion, il la contient. Il ne nie pas la parole, il la prépare. Ce silence-là offre un « cadre » pour que la douleur, la confusion, la colère puissent être traversées sans être immédiatement projetées.
Les rituels (religieux, sociaux, familiaux) donnaient « forme » à ce silence. Ils imposaient une pause et rappelaient (souvent sans mots) qu’il existe « un temps pour se taire avant de parler », un temps pour accueillir ce qui déborde avant de le livrer à l’espace public.
Aujourd’hui ce temps d’« arrêt » est fortement fragilisé.
Je crois que cet affaiblissement des rituels explique beaucoup de choses.
Faute de lieux, de formes, de temps, bref de cadres symboliques pour contenir ce qui nous traverse (la mort mais aussi tout ce qui fait “effraction”) c’est souvent la parole « brute » qui prend le relais. Une parole sans médiation, sans retenue.
Les réseaux sociaux prennent alors parfois la place des rituels mais sans cadre ni temporalité. La parole y est immédiate, continue, sans pause.
La violence qui y émerge ne vient-elle pas en partie de là : de cette absence plus générale de cadres symboliques capables de ralentir, de contenir, de mettre à distance ?
Ce qui se joue autour de la mort n’est-il pas le révélateur d’un phénomène plus large que l’on retrouve dans bien d’autres situations où l’émotion déborde et où la parole se précipite ?
Quand on parle ici du décès de Brigitte Bardot parlons-nous parce que nous avons réellement « perdu » quelqu’un ou parce qu’un espace public s’ouvre où il devient possible (voire attendu) de se montrer, de s’affirmer, de prendre position ?
Les réseaux sociaux ne nous demandent peut-être pas tant de faire silence que de nous situer…dire quelque chose pour être visible, montrer de quel côté on se tient, …
Parlons-nous pour combler un vide ou pour occuper une place : celle du juge, du défenseur, du gardien des valeurs, du porte-parole d’une cause ?
Cette logique de prise de position dépasse sans doute largement la question de la mort. Elle traverse aujourd’hui l’ensemble de nos prises de parole publiques.
La mort en constitue toutefois un point de cristallisation extrême parce qu’elle impose un silence définitif à la personne concernée tout en ouvrant largement l’espace public à la parole et en accentuant des mécanismes de polarisation déjà à l’œuvre.
Dans cet « écart » entre le silence imposé par la mort et l’ouverture de l’espace public quelque chose se joue très vite.
On juge, on accuse, on condamne. Ou on célèbre, on idéalise parfois jusqu’à « sanctifier ».
Si ces postures semblent opposées elles produisent un effet similaire : elles simplifient, elles figent, elles réduisent.
Une grande partie du « clivage » soulève également une autre question : faut-il ou peut-on distinguer l’œuvre, la personne et ses actes ?
Cette question apparaît chaque fois face à une figure publique lorsque son œuvre nous touche tant et que nous avons du mal à accepter que cette même personne puisse porter à la fois ce qu’il y a de plus beau, voire de génial et ce qu’il y a de plus terrible, voire de monstrueux.
On l’a vu avec la musique de Noir Désir après la mort de Marie Trintignant et de manière peut-être encore plus marquée avec Roman Polanski.
Dans ces situations, la polarisation a donné le sentiment qu’aucune position intermédiaire n’était possible…toute tentative de nuance étant rapidement assimilée à un déni.
Cela ne concerne pas uniquement les figures publiques ni même uniquement la mort.
De son vivant, une personne reste un être en mouvement. Elle peut évoluer, se contredire, surprendre, répondre ou se taire.
Ce qui fait que de son vivant l’Autre peut encore nuancer ou se « déplacer » ce n’est pas parce qu’il le fait toujours mais parce qu’il le peut.
« Vivante », une personne reste exposée au temps (elle vieillit, change, apprend), elle reste exposée à l’imprévu (elle peut surprendre, décevoir, réparer) et elle reste exposée à la parole (la sienne et celle des autres). Même si elle se tait, même si elle s’obstine, même si elle ne change pas, ce qui compte c’est que la possibilité de la nuance reste ouverte.
La mort met fin à cette dynamique.
Je n’ai pas encore lu de commentaire disant « je ressens à la fois de l’admiration et un profond malaise »…peut-être que la question devient non plus seulement ce que nous pensons mais pourquoi nous choisissons de le rendre public.
Publier un hommage, une condamnation, un coup de gueule ou une réflexion, c’est non seulement participer à un récit collectif mais aussi dire quelque chose de la place que nous prenons dans l’espace social.
Si j’écris ces lignes ce n’est pas pour excuser. Ce n’est pas pour effacer.
C’est pour…ne pas réduire.
Ce qui m’importe ce n’est ni d’excuser, ni d’effacer ni de trancher.
C’est de pouvoir considérer les actes, les paroles et les prises de position sans perdre de vue l’être « humain » qu’ils engagent.
Ne pas réduire une vie à un verdict ni à ses actes sans pour autant les nier.
Ecrire est pour moi une façon de rester dans cet espace fragile du questionnement, là où la complexité n’est pas encore totalement écrasée par le jugement…là où tout ne se résout pas mais où quelque chose peut encore se penser.
Je crois que la manière dont nous parlons des morts dit quelque chose de notre rapport aux vivants.
Elle dit ce que nous faisons de l’ambivalence et de la complexité…
alors je laisse cette interrogation ouverte : lorsque la mort devient publique, que faisons-nous de l’Autre et que faisons-nous de nous-mêmes dans la manière dont nous parlons de lui…
Kate Rizzi,
le 29 décembre 2025