Comment aider un proche qui boit et refuse de se faire aider ?


Quand l’alcool touche toute la famille: accompagner sans subir…

« Comment lui faire comprendre qu’il faut qu’il arrête de boire? ». C’est souvent la première question que se posent les proches lorsqu’une consommation d’alcool devient préoccupante. Un conjoint découvre des bouteilles cachées, un enfant comprend très vite parfois sans que personne ne lui explique rien que son père ou sa mère « n’est plus pareil » après quelques verres. Une famille commence à observer, compter, surveiller, anticiper: est-ce qu’il a bu? dans quel état va-t-elle rentrer? est-ce que la soirée va bien se passer? va-t-il se mettre en colère? est-ce qu’il vaut mieux ne rien dire?
Les enfants apprennent parfois à reconnaître des signes minuscules: une façon de marcher, un changement dans la voix, le bruit d’une porte, une certaine manière de poser les clés sur la table et progressivement, toute une famille peut commencer à s’organiser autour de l’alcool.
La consommation est pourtant parfois minimisée par celui ou celle qui boit: « Je peux arrêter quand je veux », « Je ne bois pas tant que ça », « Tout le monde boit », « Tu exagères ».
Et plus l’entourage essaie de convaincre, plus la personne peut se défendre.

C’est une réalité particulièrement difficile à accepter:
on ne peut pas décider d’un sevrage alcoolique à la place de quelqu’un.
On peut parler, alerter, proposer de l’aide, accompagner mais convaincre une personne d’arrêter de boire est parfois impossible tant qu’elle-même ne reconnaît pas avoir besoin d’aide. Cela ne signifie pourtant pas que les proches doivent attendre, supporter ou se taire.
Car il existe une différence essentielle entre ne pas pouvoir obliger quelqu’un à se soigner et devoir subir les conséquences de sa consommation.
L’alcool n’excuse ni la violence, ni l’humiliation, ni les menaces, ni les insultes.
Une consommation importante d’alcool peut être associée à une désinhibition, à davantage d’impulsivité et dans certaines situations à des comportements agressifs mais comprendre le rôle que peut jouer l’alcool ne signifie jamais justifier la violence.
Une personne qui vit avec quelqu’un qui boit n’a pas à accepter d’être insultée, humiliée, menacée ou frappée sous prétexte que « lorsqu’il est sobre, il n’est pas comme ça ». Un enfant n’a pas davantage à apprendre à se faire tout petit pour éviter de déclencher la colère d’un parent alcoolisé et être témoin de violences, c’est déjà être exposé à la violence.
Un enfant qui voit son père frapper sa mère, sa sœur, son frère ou un autre membre de la famille ne se trouve pas simplement à côté d’une scène qui concernerait les adultes; il vit lui aussi quelque chose: il peut avoir peur, se cacher, essayer de protéger sa mère, s’interposer, protéger ses frères et sœurs, écouter depuis sa chambre pour savoir si la dispute dégénère ou apprendre à devenir invisible…
Certains enfants deviennent ainsi extrêmement attentifs à l’ambiance familiale: ils observent les visages, les voix, les gestes, ils apprennent parfois très tôt à détecter ce qui pourrait annoncer le danger. Cette vigilance a alors une fonction: anticiper pour se protéger.

Mais ce qui a permis de s’adapter dans l’enfance peut parfois laisser des traces bien longtemps après que l’enfant a quitté la maison.
Des années plus tard, une personne peut ne plus vivre avec son parent alcoolique et pourtant sentir son corps réagir très fortement lorsqu’elle se retrouve devant quelqu’un qui a trop bu; une démarche hésitante, une voix qui devient plus forte, une haleine alcoolisée, un regard différent, une personne qui devient imprévisible….La situation présente n’est peut-être pas dangereuse, la personne qui se trouve en face d’elle n’a peut-être même manifesté aucune agressivité et pourtant, quelque chose s’est déjà activé: le corps s’est tendu, la vigilance augmente, le cœur accélère peut-être, l’envie de partir apparaît ou au contraire une agressivité surgit.
La personne elle-même peut ne pas comprendre l’intensité de sa réaction: « Pourquoi est-ce que je réagis comme ça? Cette personne ne m’a pourtant rien fait » parce que notre système d’alerte ne réagit pas uniquement à ce que nous savons consciemment. Il peut également réagir à ce qu’il a appris au fil des expériences à reconnaître comme annonciateur d’un danger: une odeur, une intonation de voix, une démarche, une attitude peuvent devenir des rappels d’expériences anciennes.
Chez certaines personnes ayant grandi dans un environnement violent ou imprévisible, l’agressivité elle-même peut alors devenir une réponse de protection: attaquer, se mettre en position de défense ou repousser l’autre avant de risquer d’être attaqué.
Cela ne signifie évidemment pas que toute personne ayant grandi auprès d’un parent alcoolique développera un traumatisme, ni que toute réaction de colère face à quelqu’un qui a bu trouve nécessairement son origine dans l’enfance. Les trajectoires sont différentes mais vivre de manière répétée dans la peur, subir des violences physiques ou psychologiques, être humilié, menacé ou assister à des violences entre les membres de sa famille peut constituer une expérience traumatique et laisser des conséquences durables.
C’est pourquoi, lorsqu’une personne consulte pour une difficulté liée à l’alcool dans sa famille, il est important de ne pas regarder uniquement celui qui boit. Il faut aussi regarder tous ceux qui vivent autour car lorsque l’alcool s’installe durablement dans une famille, chacun peut progressivement développer ses propres stratégies.
L’un surveille, l’autre protège, un enfant devient irréprochable pour ne pas ajouter de problèmes, un autre se rebelle, quelqu’un cache les bouteilles, quelqu’un invente des excuses, quelqu’un téléphone à l’employeur, quelqu’un nettoie les dégâts du lendemain, quelqu’un explique aux enfants que papa ou maman est « simplement fatigué », quelqu’un reste éveillé jusqu’à ce que l’autre rentre parce qu’il faut vérifier dans quel état il est.
Et souvent derrière ces comportements, il existe une intention profondément humaine: protéger la famille et tenter de maintenir quelque chose debout mais à force de protéger le système de toutes les conséquences de l’alcool, chacun risque progressivement de perdre sa propre place.
C’est aussi pour cela qu’aider un proche qui boit ne consiste pas nécessairement à trouver la bonne phrase qui le convaincra enfin d’arrêter.

Lorsque toutes les conversations deviennent « Tu dois arrêter de boire » face à « Je n’ai pas de problème », le dialogue finit généralement par se refermer.
Une autre porte d’entrée peut être de parler non seulement de l’alcool, mais de ce qui se passe autour de l’alcool; ce que j’observe, ce que cela provoque chez moi, ce qui a changé entre nous, ce que les enfants voient ou ressentent, ce que je ne suis plus disposé à vivre, etc.
On pourrait par exemple dire: « Je ne peux pas décider à ta place d’arrêter de boire mais je peux te dire que je suis inquiet/inquiète et que ta consommation a aujourd’hui des conséquences sur notre relation, sur ma confiance et sur notre famille. Si tu souhaites être aidé(e), je peux t’accompagner dans cette démarche mais je ne peux plus faire comme si cela n’avait pas de conséquences ».
Cette dernière phrase est importante parce qu’accompagner ne signifie pas sauver.
Un proche peut soutenir, il peut proposer un rendez-vous, il peut accompagner chez un médecin ou auprès d’un professionnel spécialisé dans la dépendance à l’alcool, il peut écouter, il peut encourager mais il n’est pas responsable de la consommation de l’autre. Il n’est pas responsable de sa décision de demander de l’aide, il n’est pas responsable non plus d’une éventuelle rechute et surtout, il n’a pas à se mettre lui-même en danger pour tenter de sauver quelqu’un qui ne peut ou ne veut pas encore se faire aider.
Poser une limite n’est donc pas nécessairement abandonner. Aimer quelqu’un ne signifie pas devoir accepter toutes les conséquences de sa consommation. Un conjoint peut dire: « Je ne monterai plus en voiture avec toi lorsque tu as bu », « Je ne laisserai pas les enfants seuls avec toi lorsque tu es alcoolisé », « Je ne mentirai plus pour expliquer tes absences », « Lorsque tu m’insultes, je quitte la pièce. Nous en reparlerons lorsque tu seras sobre ».

Une limite n’est pas nécessairement une menace. Elle dit d’abord: voilà ce que moi je vais faire ou ne plus faire pour me protéger, protéger les enfants ou préserver ce qui peut encore l’être de notre relation.
Elle est donc différente de l’ultimatum qui cherche avant tout à obtenir de l’autre qu’il change et lorsqu’il existe de la violence ou une menace de violence, la question devient encore différente. La priorité n’est plus de trouver la meilleure manière de convaincre la personne d’arrêter de boire.
La priorité est la sécurité.
La personne qui subit les violences et les enfants qui y sont exposés ont besoin d’être protégés, ils peuvent eux aussi avoir besoin d’un accompagnement. Cela n’empêche pas de comprendre la souffrance de celui qui boit car la dépendance à l’alcool est rarement une simple question de volonté.

L’alcool peut progressivement être devenu une manière de calmer une anxiété, de trouver le sommeil, d’atténuer momentanément une souffrance, de supporter la solitude, de faire taire certaines pensées, de traverser un deuil, d’éviter certains souvenirs ou de réguler des émotions devenues difficiles à contenir.
Comprendre la fonction de l’alcool est important pour accompagner la personne qui souhaite s’en dégager mais il faut pouvoir tenir ensemble deux réalités: celui qui boit peut souffrir profondément et ceux qui vivent auprès de lui peuvent souffrir profondément aussi.

La souffrance de l’un n’annule pas celle des autres même lorsqu’une personne décide elle-même d’entamer un sevrage alcoolique, le chemin peut être long. Il peut comporter des reprises de consommation et des rechutes.
Pour les proches, celles-ci peuvent être particulièrement difficiles à vivre: « Après tout ce que nous avons traversé, comment peut-il ou elle recommencer? ».
Pour la personne elle-même, la honte et le sentiment d’échec peuvent être considérables.
Pourtant, une rechute ne signifie pas nécessairement que tout le travail accompli jusque-là est annulé. Elle peut devenir quelque chose à comprendre: que s’est-il passé avant? Dans quel contexte? Quelle émotion était présente? Quelle situation relationnelle? Quel moment de solitude? Quel événement a rendu l’alcool à nouveau disponible comme réponse?

Comprendre ne signifie pas banaliser mais comprendre peut permettre de travailler autrement que dans la seule opposition entre réussite et échec et là encore, comprendre une rechute ne signifie pas demander à l’entourage d’en supporter toutes les conséquences.
Les proches ont eux aussi le droit de demander de l’aide. Parfois même, ils consultent avant la personne qui boit et cela a du sens parce que le travail peut commencer avec celui ou celle qui est prêt.
Il peut s’agir de retrouver ses limites, de comprendre pourquoi il est si difficile de les poser, de sortir de la surveillance permanente, de protéger les enfants, d’identifier ce qui appartient à l’autre et ce qui nous appartient….Et parfois aussi de comprendre les traces que cette histoire a laissées.
Car l’enfant qui a grandi dans la peur est devenu adulte, il a peut-être quitté depuis longtemps la maison familiale mais certaines stratégies apprises autrefois peuvent encore être là: anticiper, surveiller, contrôler, éviter le conflit, avoir peur des cris, se mettre immédiatement sur la défensive ou réagir très fortement à certains comportements.

Le travail thérapeutique peut alors permettre de relier certaines réactions du présent à ce qui a été vécu autrefois, non pour tout expliquer par le passé mais pour redonner du sens à ce qui semblait parfois incompréhensible.
Pour la personne qui boit, une première rencontre avec un médecin ou un professionnel peut également être plus acceptable que l’idée, beaucoup plus engageante d’« entrer en cure ». Une première consultation n’oblige pas à décider immédiatement de la suite. Elle peut permettre de parler de la consommation, d’évaluer la situation et le degré éventuel de dépendance, de comprendre ce qui se joue et d’envisager différentes possibilités d’accompagnement. Parfois, accepter une conversation est possible alors qu’accepter « une cure » ne l’est pas encore.

Il existe cependant une précaution essentielle lorsqu’on parle de sevrage alcoolique: lorsqu’une dépendance physique à l’alcool s’est installée, un arrêt brutal peut être dangereux. Des symptômes de sevrage peuvent apparaître et dans les formes sévères des complications graves sont possibles. Il ne faut donc pas simplement demander à une personne fortement dépendante: « Dès demain, plus une goutte ».
Un sevrage alcoolique nécessite souvent une évaluation et un accompagnement médical.
Le sevrage n’est par ailleurs qu’une partie du chemin car derrière les verres consommés se trouvent souvent d’autres questions: qu’est-ce que l’alcool apaise? qu’est-ce qu’il évite? à quel moment est-il devenu nécessaire? que se passe-t-il dans les relations autour de lui? qu’est-ce qui pourrait progressivement prendre une autre place? et quelles limites les proches ont-ils besoin de retrouver?

Lorsque l’alcool s’est installé dans une famille, il ne suffit donc pas toujours de demander: « Comment faire pour qu’il ou elle arrête de boire? ».
Il faut aussi demander: « Qu’est-ce que cette consommation fait vivre à tous les autres? », « Qui a peur? », « Qui protège qui? », « Qui se tait? », « Qui porte depuis trop longtemps quelque chose qui ne devrait pas lui appartenir? » et surtout: « Comment permettre à chacun de retrouver une place dans laquelle aimer l’autre ne signifie plus devoir se mettre soi-même en danger? ».
Car on peut aimer quelqu’un qui souffre d’une dépendance, on peut souhaiter qu’il se soigne, on peut être là lorsqu’il décide de demander de l’aide mais aimer ne devrait jamais signifier devoir accepter la peur, l’humiliation ou la violence.