C’est quoi l’absence?


C’est quoi l’absence ?

L’absence n’est pas toujours un vide. Parfois, c’est une présence qui a simplement changé de manière d’exister.
L’absence est un mot que nous utilisons presque chaque jour.
Nous parlons de l’absence d’une personne, d’un parent, d’un ami, d’un amour, d’un enfant parti vivre loin, d’un collègue qui a changé de service, d’un proche décédé. Pourtant, lorsque nous prenons le temps de l’observer, nous découvrons que l’absence ne se résume jamais à quelqu’un qui n’est plus là. Elle raconte avant tout l’importance de ce qui a été. Nous ne souffrons pas de tout ce qui disparaît. Nous souffrons de ce qui avait une place en nous.
C’est peut-être pour cela que deux personnes confrontées à la même perte ne traversent jamais la même histoire. Car ce n’est pas l’événement qui fait la profondeur de l’absence mais le lien qui l’a précédé.
Quand l’absence devient une présence invisible il existe un paradoxe étonnant : plus une personne compte pour nous, moins son absence ressemble à un vide…elle devient une présence différente ; une chanson entendue au hasard, un parfum qui traverse une rue, une expression que l’on surprend chez son propre enfant, une recette que l’on prépare sans même réfléchir, un geste qui nous échappe et dont on réalise soudain qu’il appartenait à quelqu’un d’autre avant de devenir le nôtre…
L’absence ne supprime pas les liens…elle les transforme.
Nous cessons de rencontrer une personne dans le monde extérieur pour continuer à la rencontrer autrement : dans notre mémoire, dans notre corps, dans nos choix, parfois jusque dans notre manière d’aimer. C’est sans doute ce qui rend l’absence si particulière. Elle nous rappelle qu’un lien véritable ne disparaît pas au même rythme qu’une présence physique.
Toutes les absences ne se voient pas. Lorsque l’on évoque l’absence, nous pensons spontanément au deuil mais certaines absences sont beaucoup plus discrètes.
On peut vivre avec quelqu’un qui n’est plus vraiment présent. On peut avoir grandi auprès de parents physiquement là mais émotionnellement inaccessibles. On peut être entouré de monde et éprouver une immense solitude. On peut réussir professionnellement et avoir pourtant le sentiment d’avoir perdu une partie de soi en chemin. Il existe aussi une absence dont on parle rarement : celle que l’on entretient avec soi-même…à force de vouloir répondre aux attentes des autres, de prendre soin de tout le monde, de survivre plutôt que de vivre, certaines personnes finissent par ne plus savoir ce qu’elles ressentent, ce qu’elles désirent ou ce qui leur fait réellement du bien. Elles sont présentes pour tous…sauf pour elles-mêmes.
Cette absence intérieure est souvent silencieuse. Elle ne fait pas la « une » des journaux. Pourtant, elle est parfois l’une des plus douloureuses.
Pourquoi certaines absences continuent-elles de nous habiter ? en tant que thérapeute, j’observe souvent que nous ne réagissons pas uniquement à ce qui nous arrive aujourd’hui. Nous réagissons aussi à tout ce que notre histoire réveille : une séparation amoureuse peut faire resurgir la peur d’un abandon ancien, le départ d’un enfant peut réveiller le vide laissé par une mère disparue, une critique peut réactiver le sentiment de ne jamais avoir été suffisamment reconnu. L’événement présent agit parfois comme un écho ; il touche une absence plus ancienne qui n’avait jamais vraiment trouvé sa place. C’est pourquoi certaines réactions nous surprennent nous-mêmes. Pourquoi cette situation me bouleverse-t-elle autant ? pourquoi ai-je si peur qu’on me quitte ? pourquoi ai-je besoin d’être indispensable ? pourquoi ai-je tant de mal à demander de l’aide ?
Ces questions ne parlent pas toujours du présent. Elles parlent parfois des liens qui nous ont construits.
Face à une absence, chacun développe sa manière de continuer.
Certaines personnes deviennent extrêmement autonomes, elles apprennent très tôt qu’il ne faut compter que sur soi. D’autres cherchent constamment à être utiles, elles prennent soin de tout le monde dans l’espoir (souvent inconscient) de ne jamais être abandonnées.
Certaines contrôlent tout, d’autres évitent de s’attacher, certaines deviennent perfectionnistes, d’autres préfèrent quitter avant d’être quittées.
Avec le temps, ces façons de fonctionner deviennent tellement naturelles que nous finissons par croire qu’elles définissent notre personnalité.
Pourtant, elles sont souvent des réponses intelligentes qu’un enfant, un adolescent ou un adulte a trouvées pour survivre à ce qu’il ne pouvait pas changer.
Le problème n’est pas qu’elles aient existé. Le problème apparaît lorsqu’elles continuent de diriger notre vie alors que la situation, elle, a changé.
Notre société nous pousse souvent à “faire notre deuil”, à “tourner la page”, à “passer à autre chose”. Comme si aimer impliquait forcément oublier mais l’expérience humaine raconte souvent l’inverse. Les personnes qui avancent ne sont pas toujours celles qui oublient, ce sont souvent celles qui parviennent à donner une nouvelle place à ce qui leur manque, une place qui n’envahit plus tout l’espace, une place qui permet de continuer à vivre sans renier ce qui a compté.
L’absence cesse alors d’être un gouffre, elle devient une trace, une mémoire…parfois même une force…car certaines des plus belles qualités que nous développons naissent de ce qui nous a manqué : une plus grande capacité d’écoute, davantage de délicatesse, un sens profond de la justice, une attention particulière aux autres ou encore le désir de transmettre ce que nous aurions aimé recevoir.
Nos blessures ne disparaissent pas toujours mais elles peuvent cesser de gouverner notre existence.
En consultation, les personnes ne viennent pas toujours parce qu’elles ont perdu quelqu’un. Elles viennent parce qu’elles ne comprennent plus certaines réactions : une peur disproportionnée, une tristesse persistante, une colère qui surgit sans prévenir, des relations qui se répètent inlassablement, une difficulté à faire confiance. Au fil des séances, nous découvrons souvent que ces difficultés ne parlent pas uniquement de ce qui se passe aujourd’hui…elles sont souvent les héritières d’absences anciennes, de liens interrompus, de besoins restés sans réponse ou de deuils qui n’ont jamais trouvé d’espace pour être vécus. L’absence ne laisse donc pas seulement un vide, elle peut aussi laisser une manière d’aimer, de se protéger, de choisir, de se méfier ou d’espérer. Et lorsque ces mécanismes deviennent invisibles, ils risquent de conduire notre vie à notre place. Le travail thérapeutique ne consiste pas à effacer ces absences. Il consiste à leur redonner leur juste place, à comprendre ce qu’elles ont construit, à reconnaître ce qu’elles continuent d’influencer et surtout à retrouver progressivement la liberté de choisir une autre manière d’être en relation avec soi-même et avec les autres.
Alors… c’est quoi l’absence ? L’absence n’est peut-être pas le contraire de la présence. Elle est parfois la preuve qu’un lien a été suffisamment important pour continuer d’exister autrement mais elle nous pose aussi une question essentielle…ce qui me fait souffrir aujourd’hui appartient-il encore à ce qui est absent… ou à la place que cette absence occupe toujours dans ma vie ?
La nuance est considérable car nous ne pouvons pas empêcher certaines absences d’exister. En revanche, nous pouvons peu à peu apprendre à ne plus leur confier le rôle principal de notre histoire. Grandir ne signifie pas cesser de ressentir le manque. Grandir, c’est reconnaître ce qui nous a construit sans laisser ce qui nous a manqué définir entièrement la personne que nous devenons. L’absence fait partie de toute vie mais elle n’est pas condamnée à écrire, seule, la suite de notre histoire.

Kate Rizzi