Frères et sœurs adultes : avons-nous vraiment grandi dans la même famille ?


Nous pouvons avoir grandi sous le même toit avec les mêmes parents, partager des souvenirs, des vacances, des repas de famille… et pourtant raconter, des années plus tard, des enfances profondément différentes.

C’est l’une des choses qui me frappent dans le travail avec les fratries adultes : avoir une histoire familiale commune ne signifie pas avoir vécu la même histoire.

Un frère peut garder le souvenir d’une mère disponible là où sa sœur se souvient surtout de ses absences. L’un peut avoir vécu son père comme exigeant mais soutenant tandis que l’autre s’est senti constamment jugé. Et chacun peut être sincèrement convaincu que sa perception est la plus fidèle à ce qui s’est réellement passé.

Alors, qui a raison ?

Peut-être que la question n’est justement pas là.

Dans une famille, chaque enfant arrive à un moment différent de l’histoire.

Les parents eux-mêmes ne sont plus tout à fait les mêmes. Leur âge, leur situation professionnelle, leur couple, leur santé, leurs inquiétudes ou les événements qu’ils traversent évoluent. Et très tôt, chacun occupe aussi une place particulière dans la famille : l’aîné responsable, celui dont il faut davantage s’occuper, celle qui réussit, le rebelle, la discrète, celui qui fait rire, celle qui prend soin des autres…
Ces places ne sont pas nécessairement décidées consciemment. Elles se construisent peu à peu dans les interactions familiales et peuvent devenir une manière d’exister les uns par rapport aux autres.
Des années plus tard, elles continuent parfois à organiser les relations entre frères et sœurs alors même que chacun a construit sa propre vie.

« Toi, tu étais la préférée »

Prenons l’exemple de deux sœurs. La situation qui suit est recomposée à partir d’éléments cliniques et les prénoms sont fictifs afin de préserver toute confidentialité.
L’une est convaincue depuis l’enfance que sa sœur aînée était la préférée : la « petite fille modèle », celle qui réussissait et répondait aux attentes des parents. Ce qu’elle ignore, c’est que cette sœur a vécu cette place tout autrement.
Être l’aînée signifiait pour elle devoir être responsable, ne pas inquiéter, prendre soin des autres et parfois soutenir un parent en difficulté. Ce que l’une avait vécu comme un privilège avait été vécu par l’autre comme une charge.
Aucune des deux ne ment. Chacune raconte la famille depuis la place qu’elle y a occupée et parfois entendre cela change quelque chose, non parce que le passé disparaît ou que les blessures cessent soudainement d’exister mais parce que l’autre n’est plus seulement celui ou celle auquel nous avons attribué pendant des années une intention, un avantage ou une responsabilité.

Quand un événement familial réveille l’ancienne fratrie

Il arrive que des frères et sœurs aient trouvé une forme d’équilibre pendant des années, parfois en se voyant peu ou en évitant soigneusement certains sujets, puis survient la maladie d’un parent, son entrée en maison de repos, son décès ou une succession et soudain, les comptes semblent se rouvrir. Qui s’est occupé de maman ? Pourquoi est-ce encore moi qui dois tout organiser ? Pourquoi mon frère décide-t-il alors qu’il était si peu présent ? Pourquoi ma sœur estime-t-elle avoir davantage droit à cet objet, à cet argent ou à cette reconnaissance ?
Ce qui semble être un conflit autour d’une décision concrète peut alors porter quelque chose de beaucoup plus ancien : qui a donné ? Qui a reçu ? Qui a été reconnu ? Qui ne l’a pas été ?
Les questions matérielles deviennent parfois le lieu où viennent se rejouer des questions de justice relationnelle qui existaient bien avant elles.
Dans ces situations, chercher à établir qui possède « la bonne version » de l’histoire mène souvent à une impasse.
Le dialogue peut ouvrir une autre voie: entendre le vécu de son frère ou de sa sœur ne signifie pas renoncer au sien. Reconnaître la souffrance de l’autre ne signifie pas nier ce que l’on a soi-même traversé. C’est précisément l’un des apports de l’approche contextuelle : permettre que plusieurs vécus puissent exister dans une même histoire et remettre en circulation ce qui, parfois, ne l’était plus.
Il peut alors devenir possible de dire : « Je n’avais jamais compris que tu l’avais vécu comme ça ». Cette phrase ne répare pas tout mais elle peut déplacer quelque chose.

Lorsque la reconnaissance devient un levier de changement

Nous ne pouvons pas réécrire notre enfance. Nous ne pouvons pas davantage contraindre un frère ou une sœur à reconnaître ce que nous aurions voulu qu’il ou elle reconnaisse mais lorsque chacun peut parler depuis sa propre place et commencer à entendre celle de l’autre, la relation peut parfois cesser d’être entièrement gouvernée par ce qui s’est joué autrefois.
Le but n’est pas nécessairement la réconciliation.
Pour certaines fratries, le changement permettra de retrouver davantage de proximité. Pour d’autres, il permettra de poser des limites, d’accepter une distance ou simplement de sortir d’un conflit qui occupait trop de place.

Il ne s’agit peut-être pas de raconter enfin la même histoire mais de pouvoir reconnaître que nous avons vécu, ensemble, des histoires différentes.
Lorsque les blessures anciennes, les places occupées dans la famille ou les événements de la vie continuent à peser sur la relation entre frères et sœurs, un travail thérapeutique peut parfois permettre de remettre du dialogue là où il s’est interrompu.

Kate Rizzi

En savoir plus : Thérapie de fratrie – Frères et sœurs adultes, à Diegem près de Bruxelles.