Quand les rites nous aident à continuer…


On ne peut pas négocier avec la mort…cette phrase dit quelque chose de vertigineusement simple. Avec un vivant, il reste toujours (au moins imaginairement) quelque chose à tenter :on peut expliquer, supplier, se mettre en colère, revenir, réparer, demander pardon, pardonner, dire enfin « je t’aime »…

Avec la mort, quelque chose s’arrête. Elle introduit dans nos vies ce que nous avons probablement le plus de mal à accepter: l’irréversible. Et pourtant, précisément au moment où nous ne pouvons plus rien changer, nous éprouvons depuis toujours le besoin de faire quelque chose.
Nous veillons les morts, nous choisissons leurs vêtements, nous déposons des fleurs, nous prononçons leur prénom, nous chantons, nous prions parfois, nous choisissons une musique, nous nous réunissons autour d’un cercueil ou d’une urne, nous mangeons ensemble, nous allumons des bougies, nous plantons des arbres, nous retournons dans certains lieux…
Pourquoi tant de gestes là où aucun geste ne ramènera celui qui est parti?
Peut-être parce que lorsque nous ne pouvons plus agir sur ce qui est arrivé, nous avons encore besoin d’agir sur la manière dont ce qui est arrivé va pouvoir trouver une place en nous. Et c’est peut-être là que commence la fonction du rite.

Bien sûr, les rites n’appartiennent pas uniquement au monde du deuil. Depuis toujours, les humains ritualisent les passages: venir au monde, grandir, entrer dans l’âge adulte, s’unir, se séparer, quitter une maison, partir, revenir, changer de statut, prendre sa retraite, commencer ou terminer une étape importante de son existence.

Nous avons besoin de marquer certains seuils. Peut-être parce qu’il ne suffit pas toujours de savoir qu’une chose est terminée pour sentir intérieurement qu’elle l’est, et qu’il ne suffit pas de décider qu’une nouvelle étape commence pour que tout en nous ait déjà rejoint cette nouvelle réalité.
Il existe parfois un décalage entre ce que nous savons, ce que nous ressentons et ce que notre corps a intégré. Le rite vient alors matérialiser le passage: il crée un avant et un après, il donne une forme extérieure à une transformation intérieure.

C’est aussi quelque chose que j’observe dans ma pratique thérapeutique.
Un travail psychique peut permettre de revisiter une expérience, d’apaiser une charge traumatique, de sortir d’une répétition ou de regarder autrement une partie de son histoire.

L’EMDR peut notamment être très soutenant lorsque certaines expériences continuent à être vécues par notre système nerveux comme si elles appartenaient encore au présent. Et parfois, après ou parallèlement à ce travail, un geste symbolique vient inscrire autrement ce qui a changé : écrire puis brûler une lettre que l’on n’enverra jamais, rendre un objet, en enterrer un autre, retourner dans un lieu que l’on évitait, se séparer de quelque chose que l’on conservait depuis des années, planter, créer, transmettre, prononcer à voix haute ce que l’on n’avait jamais pu dire.

Le rite ne remplace évidemment pas le travail thérapeutique, pas plus que la thérapie ne remplace le rite mais ils peuvent parfois se soutenir.
Là où le travail thérapeutique aide à transformer ce qui continue à se rejouer à l’intérieur, le rite peut donner un geste, un lieu, un temps et parfois un témoin à cette transformation.
Et parmi tous les passages auxquels nous confronte l’existence, la mort possède une particularité radicale: elle nous confronte à ce qui ne pourra plus être défait.
C’est peut-être pour cela que le deuil nous permet de comprendre avec une acuité particulière pourquoi nous avons besoin de rites.

Perdre quelqu’un que nous aimons peut nous bouleverser profondément sans que ce deuil soit pour autant traumatique. Le deuil n’est pas, en soi, une pathologie ; pleurer, chercher l’autre, perdre momentanément le goût des choses, être désorganisé, penser sans cesse au disparu, éprouver de la colère ou être soudain traversé par une vague de chagrin des mois après sa mort appartiennent à cette expérience profondément humaine. Mais certaines morts ajoutent au chagrin une autre dimension : une mort brutale, soudaine, violente ou inattendue, un suicide, un accident, un homicide, une disparition, la mort d’un enfant ou certaines circonstances particulièrement éprouvantes peuvent confronter une personne non seulement à l’absence de celui qu’elle aime mais également à l’événement de sa mort.

Dans le deuil, je souffre parce que tu n’es plus là.
Dans le trauma, quelque chose de ce qui s’est produit peut continuer à faire irruption dans mon présent: des images reviennent, le cerveau reconstruit inlassablement la scène. Et si j’avais appelé ? Et si j’avais compris ? Et si j’étais arrivé plus tôt ? Pourquoi n’ai-je rien vu ?
La culpabilité peut s’installer. Le monde paraît soudain moins sûr. Des lieux, des objets, des sons, des odeurs ou certaines dates deviennent difficiles à approcher. Et parfois, avant de pouvoir retrouver dans nos souvenirs la personne qui a vécu, il faut aider notre cerveau à ne plus être constamment ramené à la manière dont elle est morte.
C’est quelque chose que j’observe depuis de nombreuses années dans ma pratique thérapeutique notamment avec l’EMDR : un souvenir douloureux appartient au passé même lorsqu’il continue à nous attrister ; une expérience traumatique peut, elle, continuer à être vécue par notre système nerveux comme si quelque chose du danger appartenait toujours au présent. Une odeur, une image, un couloir d’hôpital, une sonnerie de téléphone, une date, une chanson… et soudain, le corps sait avant même que nous ayons pensé : le cœur accélère, la gorge se serre, une image surgit, nous nous figeons ou nous cherchons à fuir.

Alors nous évitons et c’est profondément humain: l’évitement soulage mais c’est précisément parce qu’il soulage immédiatement qu’il peut parfois devenir un piège. Chaque fois que je dois absolument contourner quelque chose pour ne pas ressentir ce qui m’envahit, mon système nerveux peut continuer à enregistrer: « cela reste trop dangereux pour être approché».

Le travail thérapeutique autour du trauma ne consiste évidemment pas à confronter brutalement quelqu’un à l’insupportable. Il s’agit de permettre progressivement et dans suffisamment de sécurité que ce qui faisait effraction puisse être approché, relié à d’autres éléments de l’histoire et retraité.

C’est notamment ce que peut soutenir l’EMDR : non pour oublier, non pour rendre acceptable ce qui ne le sera jamais mais pour qu’un événement qui continue à être revécu puisse progressivement devenir un événement dont on peut se souvenir.

Cette différence est immense et c’est précisément ici que le travail thérapeutique et les rites peuvent parfois se rencontrer.

La mort nous prive brutalement d’une part de notre capacité d’agir. Nous voudrions faire quelque chose alors que nous ne pouvons plus modifier ce qui s’est passé.
Le rite réintroduit un espace, même minuscule, de liberté. Je ne peux pas changer la réalité mais je peux choisir cette musique, écrire cette lettre, déposer cette fleur, aller dans ce lieu, réunir ces personnes, garder cet objet et me séparer de celui-là, décider qu’à cette date je ferai quelque chose.
Le rite ne change rien à la mort ; il change notre position face à l’impuissance qu’elle nous impose.

C’est aussi ce qui permet de comprendre le lien entre rites et résilience.
La résilience est parfois mal comprise. Elle ne signifie pas redevenir celui que nous étions avant. Après certaines pertes, cet « avant » n’existe tout simplement plus.
Elle ne signifie pas davantage qu’il faudrait nécessairement sortir grandi de ce qui nous a blessé. Certaines expériences laissent des cicatrices.
Je comprends plutôt la résilience comme notre capacité à réorganiser progressivement notre existence autour d’une réalité que nous ne pouvons pas modifier sans que cette réalité finisse par occuper tout l’espace de notre vie.

Or le rite donne une forme à ce qui déborde, du temps à ce qui a fait effraction, un geste à l’impuissance, des mots à ce qui n’en avait pas, une communauté à celui qui risquait de rester seul, une continuité là où quelque chose a été brutalement interrompu.
Il permet de raconter, de transmettre, de symboliser, de se souvenir, d’être entouré et parfois de retrouver un peu de capacité d’agir…autant de ressources susceptibles de soutenir un processus de résilience.
Mais le mouvement existe aussi dans l’autre sens: notre capacité de résilience nous permet d’inventer de nouveaux rites. Il ne s’agit pas de répéter éternellement ce qui se faisait autrefois. Nous pouvons inventer, transformer, adapter, abandonner un rite qui ne nous ressemble plus, en créer un qui n’existait pas dans notre famille.

Les rites vivants ne nous attachent pas au passé ; ils permettent au passé de continuer à circuler dans une vie qui elle, continue de changer.

Cela m’amène à une distinction à laquelle ma pratique me fait souvent réfléchir: rendre le mort présent ou rester en lien avec l’absent ?
Après une mort, nous cherchons spontanément la présence: nous gardons une chambre intacte, nous ouvrons une armoire pour retrouver une odeur, nous sentons un vêtement, nous conservons les chaussures, les lunettes, la tasse, le téléphone, nous réécoutons un message vocal pour entendre encore une fois cette voix…il faut beaucoup de délicatesse avec ces gestes. Ils ne signifient pas en eux-mêmes que quelqu’un « fait mal son deuil ». Ils peuvent être nécessaires, consoler, constituer des passerelles lorsque la réalité de l’absence est encore trop brutale.

La question n’est donc pas de savoir combien de temps on peut garder une chambre intacte ou combien d’objets il serait « normal » de conserver. Il n’existe pas de calendrier universel de l’attachement.

La question qui m’intéresse davantage est: quelle fonction cet objet remplit-il aujourd’hui pour moi? Est-ce qu’il m’aide à me souvenir? Est-ce qu’il me relie à une histoire que je peux désormais porter?…ou ai-je besoin qu’absolument rien ne bouge pour maintenir quelque chose de la présence du disparu?

La frontière est subtile…au commencement, nous essayons parfois de garder présent celui qui est mort puis quelque chose peut progressivement s’intérioriser: nous apprenons à rester en lien avec celui qui est absent. Et ce déplacement ne signifie pas oublier, bien au contraire…une chemise peut d’abord être conservée parce qu’elle porte encore son odeur. Plus tard, elle peut devenir autre chose: on en garde une et on donne les autres, on transforme un vêtement en coussin, on transmet une montre à un enfant ou à un petit-enfant, on crée une boîte avec quelques objets choisis, on photographie une chambre avant de la transformer, on invite chacun à choisir quelque chose.

Le rite peut accompagner ce passage. Il permet parfois que se séparer d’un objet ne soit pas vécu comme perdre une seconde fois la personne.
L’objet change alors de fonction: il n’est plus chargé de retenir la présence, il devient porteur de mémoire et parfois de transmission.
Puis il arrive que quelque chose s’intériorise davantage encore. Je n’ai plus besoin de sa chemise pour savoir qui il était. Il existe dans une expression que j’emploie maintenant, une recette que je prépare, une valeur que j’ai reçue, une manière de rire, une façon de prendre soin des autres, une histoire que je raconte à mes enfants…quelque chose a migré du dehors vers le dedans. La personne n’est plus présente mais la relation peut continuer autrement.

La mort possède aussi une cruauté particulière: elle peut interrompre une relation au milieu d’une phrase : « je suis désolé », « je t’aime », « je t’en veux », « tu m’as blessé », « merci », « pardonne-moi », « j’aurais voulu que tu me demandes pardon », etc…ces phrases n’auront plus de réponse mais cela ne signifie pas qu’elles ne peuvent plus être dites.
Ecrire une lettre peut devenir un rite ; la lire à voix haute, la déposer dans un lieu important, la brûler, l’enterrer, la conserver.
On peut demander pardon à celui qui ne pourra plus répondre.
On peut accorder un pardon que l’autre n’a jamais demandé…et on peut aussi ne pas pardonner car le pardon ne devrait jamais devenir une injonction supplémentaire faite aux vivants au nom des morts.

Pardonner ne signifie ni excuser, ni oublier, ni réécrire l’histoire. Il peut parfois simplement signifier: « je ne peux pas modifier ce qui s’est passé entre nous mais je ne veux plus que cela décide seul de la manière dont je vais continuer à vivre».
Et parfois, le rite consiste seulement à reconnaître: « je n’ai pas reçu ce dont j’avais besoin de toi. Je ne le recevrai plus »…c’est douloureux mais renoncer à attendre de la mort qu’elle répare ce qui ne peut plus l’être peut aussi libérer quelque chose du vivant.

Il existe également des dates que le corps semble parfois reconnaître avant nous: l’anniversaire du décès, l’anniversaire de naissance, Noël, une fête familiale, une saison… et à leur approche, l’agitation, les rêves, la tristesse ou l’irritabilité peuvent réapparaître sans que nous fassions immédiatement le lien.
Là encore, le rite permet parfois de ne plus seulement subir ces rendez-vous avec l’absence: préparer son plat préféré, écouter sa musique, réunir ceux qui l’ont connu, retourner dans un lieu, faire quelque chose qu’il aimait, écrire ce que cette année sans lui a changé, créer quelque chose en son nom ou… décider que cette année justement, nous ne ferons rien. Car un rite ne reste vivant que s’il demeure libre ; il ne devrait jamais devenir une nouvelle obligation faite à celui qui souffre.

Les rites possèdent aussi une fonction collective essentielle. Les funérailles ne servent pas seulement à honorer celui qui est mort; elles disent publiquement: « quelqu’un manque ici » mais elles disent également: « quelqu’un parmi nous traverse cette absence»…le rite rend visible la perte.
Il autorise momentanément quelque chose que notre quotidien autorise parfois difficilement: s’arrêter, pleurer, ne pas être efficace, répéter la même histoire, avoir besoin des autres. Il permet à une communauté de dire: « pendant un moment, ce que tu ne peux pas porter seul, nous allons le porter avec toi ».
Cette fonction devient encore plus précieuse dans les deuils que notre société reconnaît mal : l’ancien conjoint, l’amant ou la maîtresse, un ami extrêmement proche, une relation secrète, un enfant qui n’est jamais né, une personne avec laquelle les liens familiaux étaient rompus.

Il existe des personnes qui perdent quelqu’un sans même avoir socialement le droit de dire: « moi aussi je suis en deuil »…
Lorsque le rite collectif ne leur donne aucune place, inventer leur propre rite peut devenir une manière de reconnaître la réalité et l’importance du lien. Une absence n’a pas besoin d’être reconnue administrativement ou socialement pour faire mal et c’est ici qu’une autre question apparaît: notre société a-t-elle encore suffisamment de temps pour ritualiser ?

Je ne crois pas que les rites aient simplement disparu. Ils se transforment, deviennent parfois plus personnels, moins religieux, moins codifiés, plus intimes…mais quelque chose de notre rapport collectif aux passages, à la vulnérabilité et à la mort semble avoir changé.

Nous vivons dans un monde qui valorise la vitesse, l’efficacité, la disponibilité, la performance, la consommation et la capacité à continuer…Or le deuil fait exactement l’inverse ; il ralentit, désorganise, fait revenir cent fois la même histoire, nous rend parfois moins disponibles et nous oblige à regarder derrière nous alors que tout autour semble répéter: « avance ».

Le deuil ne se laisse pas optimiser; on ne peut pas lui demander d’être terminé pour lundi matin ; peut-être ne manquons-nous donc pas seulement de rites. Peut-être manquons-nous aussi de temps pour ritualiser: du temps pour nous arrêter suffisamment longtemps afin de reconnaître qu’un passage a eu lieu.

Il existe d’ailleurs un paradoxe saisissant. Nous n’avons probablement jamais été exposés à autant d’images de mort : guerres, catastrophes, attentats, accidents défilent quotidiennement sur nos écrans. Et pourtant, la mort réelle s’est progressivement éloignée de notre expérience quotidienne.
Sans idéaliser les époques précédentes, la mort était autrefois davantage inscrite dans les maisons, les familles et les quartiers. On mourait plus souvent chez soi, on veillait davantage les morts, les proches participaient parfois à la toilette, les voisins passaient, les enfants n’étaient pas nécessairement tenus à distance.
Aujourd’hui, la mort est largement prise en charge par des institutions et des professionnels. Cette évolution a évidemment apporté des soins, du soulagement, de l’expertise et souvent beaucoup de dignité mais elle a également créé une distance.
Nous pouvons arriver à l’âge adulte sans avoir jamais vu un mort, parfois même sans avoir accompagné quelqu’un qui meurt.
Nous savons intellectuellement que nous sommes mortels tout en organisant une grande partie de notre existence comme si cette réalité devait rester hors champ.
Et peut-on invisibiliser la mort sans invisibiliser aussi peu à peu ce qui nous la rappelle ?
Quelle place faisons-nous à la vieillesse, à la lenteur, à la fragilité, à la dépendance, aux personnes très âgées ?

Nos sociétés valorisent volontiers le corps jeune, autonome, performant, productif. Nous parlons même de « bien vieillir » avec parfois derrière cette belle intention, une nouvelle injonction: continuer à être actif, autonome, dynamique, désirable.
Mais que faisons-nous de celui qui marche lentement ? de celle qui répète la même histoire? de celui qui dépend désormais d’autres mains pour se laver? de celle qui ne produit plus rien au sens économique du terme mais porte peut-être nonante années de mémoire ?
En éloignant la mort de notre regard, ne risquons-nous pas aussi d’éloigner tout ce qui nous rappelle notre propre finitude ?
Les personnes âgées peuvent alors devenir les habitantes d’un monde parallèle : protégées, soignées et accompagnées dans des institutions, certes…mais parfois aussi éloignées de la circulation ordinaire de la vie.
Or une société qui rencontre moins ses vieux rencontre aussi moins souvent son propre avenir et elle risque de perdre quelque chose d’essentiel: la transmission entre ceux qui arrivent, ceux qui vivent et ceux qui s’apprêtent à partir.

Les rites ont aussi cette fonction. Ils font circuler les générations ; les enfants voient les adultes pleurer, les anciens racontent, les morts sont nommés, les histoires sont transmises ; on apprend que quelqu’un peut ne plus être là et continuer pourtant à appartenir à une famille, à une communauté, à une histoire.
C’est pourquoi, en perdant certains rites, nous ne perdons peut-être pas seulement des traditions…nous risquons de perdre des espaces collectifs où la vulnérabilité avait le droit d’être visible.
Ritualiser demande de s’arrêter, d’attendre, d’écouter, de se réunir, parfois de faire quelque chose qui n’a aucune rentabilité immédiate.
Dans une société de l’accélération, le rite est presque une anomalie et justement…
Son sens se trouve peut-être aussi dans ce temps que nous acceptons de donner à quelque chose simplement parce que cela compte.
Cela vaut pour la mort mais également pour tant d’autres passages de l’existence: une séparation, le départ d’un enfant, la fin d’une carrière, la perte d’une maison, une migration, une guérison, le renoncement à un projet, le passage d’une étape de vie à une autre…il existe des deuils sans mort et des transformations qui méritent elles aussi d’être reconnues.
Réinventer des rites aujourd’hui n’est donc pas nécessairement revenir vers le passé.
C’est peut-être réapprendre à marquer les passages plutôt qu’à simplement les traverser à toute vitesse et puis il existe peut-être un dernier passage à ritualiser, particulièrement difficile après un deuil: s’autoriser à revivre car il existe une forme d’évitement dont nous parlons peu: éviter la joie.
Rire peut donner l’impression de trahir; aimer à nouveau peut sembler impossible ; partir en vacances peut paraître indécent; une journée entière sans penser au disparu peut provoquer de la culpabilité le soir venu.

Comme si souffrir était devenu la dernière preuve de notre fidélité…comme si aller mieux signifiait aimer moins mais rester fidèle à quelqu’un ne nous oblige pas à rester fidèle à notre douleur.
Et si nous avons déjà connu la joie, quelque chose en nous en connaît le chemin…peut-être ne savons-nous plus momentanément comment le retrouver…peut-être faudra-t-il du temps…mais ce chemin a existé et un jour, le rite peut aussi consister à faire quelque chose pour la première fois sans l’autre : partir, danser, aimer, fêter, créer, rire sans immédiatement s’en excuser et intérieurement peut-être dire: « je ne te laisse pas derrière moi…je t’emporte autrement ».
Nous pensons souvent que les rites servent à fermer quelque chose, je crois qu’ils servent surtout à traverser; ils construisent des ponts entre un avant qui n’existe plus et un après que nous ne savons pas encore habiter.
Au commencement, nous cherchons parfois désespérément à rendre le mort encore un peu présent. Puis un jour peut-être, quelque chose s’apaise suffisamment pour que nous découvrions que nous n’avons plus besoin de le rendre présent pour rester en lien avec lui. Nous pouvons reconnaître pleinement son absence sans perdre sa place en nous et peut-être est-ce finalement ce que les rites nous apprennent bien au-delà de la mort: certaines choses ne peuvent être ni réparées, ni annulées, ni accélérées…elles doivent être traversées.
Les rites leur donnent un geste, un temps, parfois un témoin. Ils ne changent pas ce qui nous arrive mais peuvent nous aider à l’intégrer, à le transformer, à le transmettre et parfois, doucement, à continuer…

Kate Rizzi